Aujourd'hui, j'ai vu ma voisine. Elle a perdu son mari au mois de février, c'était tout pour elle. Ils étaient pas tout jeunes, mais ils s'aimaient tellement, on aurait dit deux petits enfants. Tu sais, à 5 ans, quand pour toi la plus belle preuve d'amour c'est de partager ton goûter avec ton amoureuse. Bah c'était ça. Un amour tout neuf, tout frais, qui durait depuis toujours me semble-t-il. Toujours avec ces petits surnoms "ma biche", "mon p'tit c½ur". C'était pas lourd, c'était juste touchant. Quand on les voyait, on comprenait pourquoi l'amour, ça peut devenir la quête de toute une vie. C'est grâce à eux que moi, je crois dur comme fer à l'âme s½ur. Tu sais celle qui te complète, à qui tu penses tout le temps, qui t'apporte autant que tu lui apportes. Le vrai amour. Pas celui avec des hauts et des bas, tellement fragile qu'on ignore complètement de quoi sera fait demain. Pas celui qui a déjà cassé, qui nous a déjà trop fait souffrir, et auquel on continue à s'accrocher désespérément sans savoir pourquoi. Et il est mort, d'un cancer généralisé. Un truc qui arrive tous les jours, à des milliers de gens. Une vie qui s'arrête, comme tant d'autres. Sauf que la vie qui s'arrête comme ça, c'est pour ceux qui restent que c'est le plus difficile. Ma voisine, c'est plus la même depuis le mois de février. C'est devenu un zombie, un fantôme. Elle a repris une vie d'automate sans savoir dans quel but. Elle est pas contente de voir venir le week-end, parce qu'elle se retrouve toute seule, et que tous ses souvenirs lui reviennent de plein fouet dans la figure. Elle dit qu'elle voit pas l'intérêt d'arrêter de travailler, parce qu'elle saurait plus du tout quoi faire. Elle a vu tous ses projets s'envoler, elle s'est vue abandonnée, forcée de continuer seule là où elle ne pensait plus jamais avoir à l'être. Elle a plus la foi, c'est tout. Alors quand je vois ça, je me dis que j'ai pas le droit de me plaindre. Moi, j'ai toujours eu un noyau dur de personnes à qui m'accrocher, et ils ont toujours été là. C'est grâce à eux et avec eux que j'ai toujours tout traversé, même le pire. Et dans les moments où ça va moins, dans ces moments où je me retrouve toute seule et que je me mets à pleurer, je me force à penser à ma voisine, à ma tante, à tous ces gens qui ont perdu la moitié de leur vie comme ça, bêtement. Et je me dis que j'ai pas le droit de craquer, de m'apitoyer sur des petits trucs comme ça. Parce que moi je les aurai toujours, eux et elles. Alors oui c'est dur, oui j'ai mal, et oui, à certains moments j'ai l'impression que je m'en remettrai pas. Mais je dois me relever, je dois continuer, pour eux tous. Pour prendre ma revanche sur la vie en leur noms, pour me dire, à chaque victoire "ça, c'est pour Colin", et pour prouver à tout le monde qu'on peut réussir, et que tant qu'on a la chance d'être en vie, rien n'est insurmontable. Je me battrai, et je gagnerai.
Déjà 6 mois. Et le vide ne se comble pas, et on continue à pleurer, et on continue à se demander comment un truc si con a pu arriver. On veille tous les uns sur les autres, c'est difficile, mais à plusieurs on est plus forts pour combattre la tristesse. On tient, chaque jour un peu plus difficilement, mais on tient. "Tu nous manques, mais je ne sais pas non plus si c'est le bon verbe."